Préface d'Anne-Marie Guimier-Sorbets
Christian Le Roy (1929-2022) entra comme membre à l’École française d’Athènes en 1957 après un long service militaire, l’agrégation de lettres classiques (1954) et l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Dès 1957, il partit pour Mallia participer aux fouilles sous la direction d’Henri van Effenterre, puis à Argos, sous celle de Paul Courbin. Lorsqu’il commença ses travaux à Délos en 1958 il était donc un jeune fouilleur et il mit au jour, dans le secteur de l’Aphrodision, du 18 au 29 août, les vestiges d’une maison, de trois magasins à l’Ouest et la voie dallée, publiés dans ce volume. Ses fouilles se continuèrent sur le même terrain en 1959 (27 juillet - 9 septembre) et, dès l’année suivante, il fut envoyé dans la maison de Fourni, poursuivre les travaux commencés en 1934 et en 1935 par Fernand Robert et Jacques Coupry. Philippe Bruneau, tout jeune membre, le rejoignit sur la fouille de Fourni en 1961.
Dans la Maison des stucs et celle de Fourni, Christian Le Roy n’utilisa pas la méthode Wheeler de fouille en carrés à laquelle l’avait initié Paul Courbin à Argos et qui commençait à être pratiquée sur des chantiers de l’EFA. Mais c’est à lui que revient le mérite d’avoir introduit à Délos en 1961 cette technique innovante lorsqu’il débuta, avec Philippe Bruneau, la fouille de l’îlot des Comédiens. Parlant de ses fouilles, il se définissait lui-même comme « un archéologue de transition, à mi-chemin entre les grands anciens et les méthodes modernes ».
Fait rare, Christian Le Roy fut à la fois « délien » et « delphien ». Après une thèse de troisième cycle sur « Les terres cuites architecturales de Delphes », il soutint un doctorat d’État consacré aux « Recherches sur le Magne dans l’Antiquité – Gytheion et sa région ». Mais son terrain ne se borna pas à la Grèce puisque, dès 1962, il fut invité à Xanthos, en Lycie, par Henri Metzger. Avec l’accord de Pierre Demargne, Henri Metzger lui confia le site du Létôon, auquel Christian Le Roy consacra toute son énergie jusqu’à sa retraite en 1994. Libéré des contraintes universitaires de professeur d’histoire grecque à l’université de Paris I, il revint à Délos pour reprendre l’étude de la maison qu’il avait fouillée à son arrivée dans l’île, plus de trente ans plus tôt. Son décor architectural exceptionnel lui avait valu la dénomination de Maison des stucs et la communauté scientifique attendait la publication de ces types de décor alors très peu connus pour l’époque hellénistique en Méditerranée orientale. Il lui fallut plusieurs missions sur le terrain en 1983 pour terminer l’étude architecturale et dans les apothèques du musée de 1999 à 2003 pour étudier les fragments de stucs ; la rédaction proprement dite du catalogue commença en 2004.
En 2012, Christian le Roy vit la publication de l’étude qu’il avait menée avec l’architecte Éric Hansen du Temple de Léto au Létoon de Xanthos : étude architecturale (Fouilles de Xanthos XI). Pour celle de l’EAD de la Maison des stucs, il attendait la fin de l’étude d’autres types de matériel trouvés dans la maison. En accord avec Jean-Charles Moretti, la direction de l’EFA a décidé de publier son manuscrit très riche et attendu : c’est une excellente initiative.
Après l’historique de la fouille, le volume contient l’étude architecturale des unités de circulation (la rue aux six colonnes) et d’habitation (maison aux stucs, maison au sud) et des magasins de l’îlot occidental, avec un appendice sur l’ensemble des rues à colonnades de Délos. La seconde partie du volume est dédiée au riche décor des stucs de l’étage, véritable originalité d’une maison par ailleurs assez simple, comme le souligne l’A.
Le catalogue typologique des fragments de revêtements en stuc décrit avec beaucoup de précision les très nombreux fragments de décor d’étage mis au jour durant la fouille et provenant de la couche de destruction, tombée près de la porte, ainsi qu’au-dessus et dans les pièces du rez-de-chaussée. Même sans l’aide d’un carroyage de fouille, l’emplacement de découverte est noté pour chacun des fragments décrits. Suivant le modèle alors en usage pour la collection des EAD, cet ouvrage se veut avant tout une publication de fouille, on ne cherchera donc pas dans ce volume des comparaisons ou une synthèse sur les stucs déliens, dont l’étude avait été initiée par Marcel Bulard dans son volume de 1908.
Lorsque Christian Le Roy commença la rédaction de ce catalogue, il n’existait pas de modèle pour la description de ce type de matériel. Pour les parois peintes de style structural, il utilisa le vocabulaire descriptif mis au point par Françoise Alabe dans sa thèse (inédite) sur la peinture délienne, à partir des dénominations alors en usage dans la communauté des spécialistes de peinture : ce système descriptif, également repris dans les volumes du Dictionnaire méthodique de l’architecture grecque et romaine de R. Ginouvès, est toujours en vigueur. Notons toutefois que, selon l’usage ancien, l’A. désigne par le terme « stuc » aussi bien les enduits muraux seulement peints sans mouluration rapportée que les parois réellement moulurées (enduites, avec des parties en creux et d’autres en relief) ou les éléments de décor en trois dimensions imitant l’architecture réelle (colonnes, corniches, …). La distinction entre enduits et stucs que l’on fait aujourd’hui entre ces deux catégories de décor n’était pas encore en usage lorsque l’auteur a commencé son catalogue ; toutefois, la précision de la description et la riche illustration permettent de restituer la typologie des décors architecturaux de la maison, dont l’étage est si riche en stucs au sens actuel du terme. L’état du matériel à sa découverte ne permettait pas des restitutions de parois. L’étude architecturale de ces unités décoratives non fonctionnelles imitant l’architecture réelle est à la fois précise et détaillée. On trouvera toutefois peu d’informations sur la technique de fabrication de ces décors : faute de nouvelles analyses de matériau, l’A. cite celles qui furent exécutées au début du XXe siècle à la demande de Joseph Chamonard lors de la fouille du Quartier du théâtre, mais on ne trouvera pas d’observations sur les techniques de fabrication et de fixation (moulage, modelage, application, armatures, tenons …) de ces éléments parfois en forte saillie par rapport au nu de la paroi.
Les qualités personnelles de l’A. se retrouvent dans l’ouvrage, à commencer par sa précision et son souci du lecteur, comme en témoignent les tables de concordances avec les études précédentes (publiées ou à paraître), le soin avec lequel il désigne les orientations dans les descriptions (ex : « à droite pour le lecteur ») et la légende de la figure 21 s’excusant de sa piètre qualité. Il prend la peine d’expliciter les critères de choix des éléments décrits en détail et illustrés. Enfin, il prend soin de citer tous ceux qui l’ont aidé lors des fouilles et des études.
Plus encore, on retrouve dans le volume la générosité scientifique et la grande modestie, de l’A., soulignées par tous. Ainsi, d’emblée dans l’introduction, il précise : « Le fouilleur n’avait, au départ, aucune compétence sur ce matériel. Heureusement, la publication de la céramique est aujourd’hui assurée par une spécialiste. Malheureusement, il n’en va pas de même des stucs. On ne trouvera donc pas une étude exhaustive de ces décors, mais plutôt un « catalogue raisonné », qui pourrait, ultérieurement, servir de base à une étude relevant de l’histoire de l’art ».
Ce catalogue « raisonné » est un catalogue « intelligent » car nourri par la grande connaissance qu’avait l’A. de l’architecture grecque, de ses ordres – et des mélanges d’ordres à l’époque hellénistique. Parfaitement écrit et illustré, il constitue un outil de travail précieux car il ouvre l’accès à un matériel méconnu et fragile, difficile à conserver en atmosphère marine, qui doit donc être manipulé avec précaution. Il contribue à rendre hommage à l’art du décor architectural délien dont le haut niveau de qualité est déjà reconnu pour les mosaïques et les peintures. En outre, ce matériel délien assez précisément daté va fournir une base solide pour des comparaisons et des études de matériel provenant d’autres sites.
Pour toutes ces raisons, l’ensemble des spécialistes du décor antique doivent être reconnaissants à Christian Le Roy d’avoir consacré sa science et son temps à la conception et à la rédaction d’un tel catalogue.
Au milieu de ceux de ses prédécesseurs et de ses collègues, le profil de Christian Le Roy figure dans un médaillon soutenu par une guirlande peinte sur les murs de la bibliothèque de la maison de fouilles de Délos. Vivantes, parfois humoristiques, ces effigies sont aussi plaisantes qu’intimidantes pour ceux qui ont le privilège de travailler dans ce cadre exceptionnel. Christian Le Roy trouve pleinement sa place parmi les savants « déliens ».